Blog de Daniel KAMELGARN
Citoyen du monde, pour un développement durable, inclusif et partagé

Accueil > Développement durable et inclusif > De la nécessité de la sécurité… pour tous. Partie 1. La sécurité un bien (...)

De la nécessité de la sécurité… pour tous. Partie 1. La sécurité un bien public essentiel qui doit bénéficier à tous

Quelques exemples africains viennent éclairer le débat français

mercredi 15 mars 2017

Premier d’une série de trois, cet article défend l’idée que la sécurité est un bien public essentiel. Il ne doit pas être utilisé au détriment de la liberté : un juste équilibre est à trouver, dans chaque situation, entre ces deux biens publics. Il doit bénéficier à tous les citoyens, sans exception, et à tous ceux qui sont sur le sol français. Cette sécurité a un prix qui peut être lourd, pas seulement sur le plan financier.

1. la sécurité et le maintien de l’ordre sont un bien public essentiel

L’une des premières conditions de développement d’un Etat est la sécurité [1] : pour que les habitants puissent vivre en harmonie, entreprendre des activités économiques et être heureux, il faut avant tout qu’ils se sentent en sécurité.

Les ressortissants des pays fragiles et en situation de crise (confrontés à une guerre extérieure ou civile voire à un cataclysme de grande ampleur) en savent quelque chose : l’insécurité intérieure, qui résulte des attaques venues de l’extérieur, des exactions de bandes armées, la confrontation entre différents camps ou le pillage d’individus livrés à eux-mêmes, et la souffrance que subissent alors les personnes sont les premières causes qui jettent hors de leur pays les populations et les transforment en migrants à la recherche de territoires en paix. La Syrie, le Soudan, la Somalie, l’Erythrée, l’Afghanistan, le Rwanda, le Burundi, la République du Congo, Haïti sont quelques-uns des pays qui alimentent ou ont alimenté dans les années récentes les flux d’immigration, en raison principalement de l’insécurité intérieure qui y règne ou y régnait.

Pour que les gens se sentent en sécurité, ils ont besoin d’une armée capable de protéger les frontières des agressions extérieures et d’une police capable d’assurer l’ordre public à l’intérieur des frontières [2]. Il faut parfois rappeler cette évidence que la première des fonctions régaliennes de l’Etat est le maintien de l’ordre et la sécurité. Il y a quelques années, la Côte d’ivoire, l’une des principales économies de l’Afrique francophone, s’est ainsi retrouvée dans une situation où son armée s’est révélée incapable de résister à l’agression de bandes armées et s’est vue menacée dans ses frontières. Il en va de même aujourd’hui du Mali, du Niger ou de la Centrafrique qui se voient dans l’obligation de faire appel à l’extérieur (la France ou les Nations Unies) en attendant qu’une force interafricaine ou mieux une armée nationale puisse assurer ce rôle vital [3].

Un petit pays comme la Tunisie, à forte tradition pacifique, se trouve aujourd’hui également menacé par des attaques (djihadistes) venant de l’extérieur et mis en péril du fait de la faiblesse des moyens de son armée. Face à ce danger nouveau, la Tunisie a commencé à renforcer ses moyens et à remédier à ses carences à partir de la fin 2013 [4] ; pour l’y aider elle fait appel à ses alliés, à commencer par l’armée algérienne.

L’ordre intérieur est du ressort de la police (et de la gendarmerie). Elle est indispensable pour assurer la sécurité des citoyens et pour qu’ils se sentent en sécurité et puissent vivre sereinement et entreprendre selon leurs désirs. Ce sentiment de sécurité est une condition première du développement économique, des investissements et de la croissance, mais aussi des activités culturelles et artistiques et tout simplement du bonheur et de l’épanouissement personnel.
Là encore, la situation de nombreux pays africains en apporte la démonstration pour qui en douterait encore : toute personne circulant en Afrique connait les affres que peut connaitre le conducteur d’automobile lorsqu’il croise un policier, un gendarme ou un militaire : étant considéré comme la « cantine » de ces derniers, il peut avoir à s’acquitter de quelques billets ; dans les pays en conflit, le passage peut s’avérer plus lourd de conséquence et se solder par une mort prématurée, si le barrage est tenue par de jeunes, voire très jeunes, soldats sous l’emprise de drogues ou de l’alcool.

2. le bien public « sécurité » ne doit pas être utilisé contre l’autre bien public qu’est la liberté

Dans les pays autoritaires, voire dictatoriaux, la sécurité et le maintien de l’ordre sont souvent utilisés pour restreindre la liberté des citoyens et les réduire au silence ; elle est utilisée comme un véritable chantage pour restreindre les libertés individuelles qui gênent le pouvoir en place.

Dans nombre de pays dans le monde, c’est souvent au nom de cette nécessité sécuritaire que des dictatures se sont installées et maintenues. Pendant 23 ans, Ben Ali a utilisé l’ordre et la sécurité pour réduire les libertés de tous les citoyens tunisiens et maintenir les minorités dans une situation d’insécurité. Il n’y a pas que la guerre qui boute hors d’un pays ses citoyens ; l’absence ou le manque de liberté, le sentiment de persécution, le manque de reconnaissance sont autant de raisons d’exil, reconnues par le droit international.

En France comme dans beaucoup d’autres pays dans le monde, la menace terroriste liée au djihadisme a entrainé l’augmentation de la demande sécuritaire et la prise de mesures qui ont déplacé l’équilibre entre sécurité et liberté. Ce déplacement de la place du curseur sécurité / liberté n’a pas manqué d’être contesté : certains l’ont trouvé trop peu sévère, d’autres liberticide. Le débat démocratique offert par les institutions au sein du Parlement reste le meilleur moyen de trancher, quand il peut s’exercer librement et ne cède pas aux réflexes générés par la peur et à l’hystérie qu’elle peut engendrer. La rue reste toujours prompte à se mobiliser lorsque le Parlement fait fi des aspirations d’une partie de la population.

Il y a donc un juste équilibre à trouver, dans chaque situation, entre sécurité et liberté individuelles. Cet équilibre n’est pas toujours facile à trouver mais le débat démocratique reste le meilleur moyen pour déterminer la place du curseur.

3. le bien public « sécurité » doit bénéficier à tous les citoyens sans exception

Le Préambule de la Constitution de 1946 insiste sur le fait que la « force (publique) est instituée pour l’avantage de tous et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée » [5].

"Sécurité pour tous les Français" est aujourd’hui un slogan largement partagé, à gauche comme à droite. Mais la lecture des programmes et déclarations montre que tout le monde ne met pas la même chose dans le mot "tous" et que certains mettent l’accent sur les aspects de la sécurité qui concernent davantage les uns que les autres. Pourtant « tous les Français » veut bien dire toute la population française, pas seulement les vieux mais les jeunes aussi, pas seulement les hommes mais les femmes aussi, pas seulement les blancs mais les noirs aussi, pas seulement les chrétiens mais aussi les juifs, les musulmans, les bouddhistes et les athées, pas seulement les habitants des beaux quartiers des villes mais aussi ceux des territoires ruraux, des banlieues, pas seulement ceux qui ont un logement mais aussi les sans domicile fixe, etc.

Et puis parce que les étrangers qui visitent la France et ceux qui y résident ont également droit et besoin de la sécurité, il me paraît préférable de dire "sécurité pour tous" tout court, ou, s’il faut préciser davantage, sécurité pour tous ceux qui sont sur le territoire de France : la sécurité des touristes, des migrants et des sans papiers doit aussi être assurée.

Lorsque la sécurité s’exerce au bénéfice d’une catégorie de la population au détriment d’une autre, certains citoyens ne se sentent plus en sécurité. C’est le cas des pays où s’affrontent des ethnies ou des régions et où les forces de l’ordre, au service des uns, finissent par se doubler de milices au service des autres. La liste des pays africains qui se sont retrouvés dans cette situation est longue (Rwanda, Côte d’ivoire, République du Congo, Angola, Mozambique, etc.).
Il ne faut pas que l’effort consenti en faveur de la sécurité ne se fasse au service des riches contre les pauvres, ou qu’il exclue quelle que partie de la population que ce soit.

4. La sécurité a un prix qui peut être lourd, pas seulement financièrement

Tout propriétaire d’une maison individuelle sait que la sécurité de son bien nécessite des investissements qui se révèlent d’année en année de plus en plus lourds : portes blindées, alarmes, systèmes de vidéosurveillance, rondes de sociétés de sécurité sont autant de moyens d’assurer la sécurité des biens et la tranquillité du propriétaire. Et malgré cela, l’absence prolongée entraine toujours une inquiétude qui ne trouve son soulagement qu’au retour du voyage lorsque le constat peut être fait que « tout s’est bien passé et que rien n’est arrivé ». La sécurité a un prix qui peut être lourd, pas seulement sur le plan financier.

Les mesures de protection doivent être en adéquation avec le niveau de risque. Elles sont à contextualiser dans l’espace et le temps : ainsi à l’entrée du magasin Carrefour situé près de Barbès, les sacs à dos sont systématiquement fermés d’une attache en plastique par le vigile chargé de la sécurité pour limiter les vols à la tire, alors qu’ils font l’objet d’une ouverture systématique pour vérification du contenu à l’entrée des grands magasins du centre de Paris pour prévenir les attentats djihadistes.

Mais, les mesures de sécurité ne concernent pas seulement le propriétaire ; elles sont aussi nécessaires pour assurer le libre exercice de toutes les religions. La laïcité française en a fait un principe. Faire respecter ce principe nécessite des mesures qui se révèlent de plus en plus lourdes financièrement et psychologiquement.

Depuis des années, celle des enfants juifs qui se rendent dans des écoles confessionnelles est assurée par la présence de policiers et aujourd’hui de militaires en arme. Peut-on imaginer ce que ces enfants ressentent, la perception qu’ils ont de l’école qu’ils n’ont connue que gardée par des soldats armés ?

Les lieux de culte israélites sont placés sous le même régime : ils furent d’abord gardés par des jeunes gens appartenant à la communauté, puis par un ou deux policiers les jours de prière et aujourd’hui par des militaires lourdement armés et dotés de gilets pare-balles. Les lieux de culte musulmans suivent le même chemin. Enfin ! Et malheureusement, car il a fallu que les actes d’agression antimusulmans se multiplient pour que les pouvoirs publics français prennent les mesures nécessaires pour assurer la sécurité des musulmans sur leur lieu de culte au même titre que pour les juifs. Les pratiquants catholiques ont vu, à leur tour, devant leurs églises des soldats en arme après qu’un prêtre se soit fait assassiner dans l’exercice de sa fonction.

La sécurité a un prix qui n’est pas que financier : les fidèles qui se rendent sur leur lieu de culte se sentent peut être plus en sécurité grâce à la présence de soldats, mais ils éprouvent aussi le sentiment de vivre dans un pays où ils ne sont pas totalement acceptés, qu’ils soient juifs, musulmans ou catholiques pratiquants.
La sécurité des femmes dans les rues françaises fait l’objet d’une attention renouvelée. Pour qu’elle soit assurée dans les transports urbains, certains pays musulmans ont vu des taxis rose apparaitre (c’est-à-dire des taxis réservés aux femmes) et des compartiments de métro interdits aux hommes seuls. Un soir de Nouvel An, les Allemands ont réalisé que la sécurité des femmes n’était pas assurée en plein centre de leurs villes. Mais il y a nombre de rues en France où le soir venu les femmes seules ne se sentent pas plus assurées et en pleine sécurité que les femmes londoniennes qui arpentaient l’East London à la fin du 19ème siècle quand Jack l’Eventreur y sévissait. Les agressions pouvant aller jusqu’au viol dans les trains de banlieue ne datent pas d’hier non plus.

La question de comment mieux assurer la sécurité de l’ensemble des femmes qui se promènent dans l’espace public est à nouveau posé. Et le prix à payer n’est là encore pas seulement financier, mais bien plus encore psychologique ; alors que les mesures proposées passent le plus souvent par la multiplication de rondes et de systèmes de vidéosurveillance [6], certaines villes allemandes ont également mis en place des formations, à l’adresse des migrants de fraiche date, sur la place des femmes dans l’espace public occidental et la « bonne manière » pour un homme d’entrer en contact avec une femme.

  • à suivre : le prochain article traitera plus spécialement de la sécurité des « quartiers » qui constitue un défi particulièrement crucial pour la République.
Daniel Kamelgarn,15 mars 2017

Notes

[1Autrefois appelée la sureté, la Déclaration des droits de l’homme en fait un des quatre droits naturels : « Ces droits naturels sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression. » article 2.

[2Article 12 du préambule de la Constitution de 1946 : « La garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique ».

[3Pour les pays d’Afrique sub-saharienne francophones, cette situation tient son origine des accords bilatéraux signés entre la France et chacun de ces pays lors de leur accès à l’indépendance (au début des années 1960) et aux termes desquels la France s’engageait à assurer leur sécurité.

[4Cf. Laurent Touchard : « Défense : quelles capacités militaires pour la Tunisie en 2014 ? », Jeune Afrique, 23 juillet 2014.

[5Article 12.

[6Ce qui soulève à nouveau la question de l’arbitrage entre les exigences de sécurité et de liberté.

Répondre à cet article

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0